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Tunisie: l'automne en pente douce de retraités européens d'un hôtel-Ehpad

AFP, publié le dimanche 31 mai 2020 à 11h08

Odette, une Française de 85 ans, brode au soleil dans l'un des rares hôtels restés ouverts en Tunisie durant la pandémie de Covid-19: sa maison de retraite occupe une aile de cet établissement proche de la mer, un concept appelé à poursuivre son développement.

"J'ai une grande chambre. Je suis bien, regardez le mimosa, tout. C'est la vie!", se réjouit Odette Prévot, recevant l'AFP au Resort Medical, à Gammarth, un quartier huppé du nord de Tunis.

"Et je peux appeler les soignants dès que j'ai besoin, à chaque fois ils viennent", précise-t-elle lors d'un entretien réalisé avant la crise sanitaire.

L'épidémie par la suite largement épargné la Tunisie, où les autorités ont pris des mesures strictes en fermant notamment la majorité des hôtels.

Pour continuer à travailler auprès des personnes âgées, une douzaine d'employés du Resort Medical se sont confinés avec elles dès le 9 mars.

"Ce n'était pas une décision évidente pour le personnel ni pour leur famille, on leur a expliqué les enjeux et ils ont accepté", souligne le fondateur et directeur Jean-Pierre de Lestang, un médecin français.

Grâce à eux, le quotidien de la trentaine de résidents français, suisse ou belge, n'a guère changé pendant le confinement.

"Leur espace de vie est resté le même: leur chambre, le parc, et les promenades à la plage", explique le Dr de Lestang.

La voix d'Edith Piaf brise la torpeur des lieux, tandis que les résidents dessinent dans la salle d'activité ou suivent des séances de kinésithérapie dans une salle de rééducation.

Le Resort Medical est l'une des deux maisons de retraite hôtelières privées en Tunisie pour les étrangers. Une troisième structure accueille uniquement des malades Alzeihmer.

En temps normal, les résidents peuvent déjeuner parmi les touristes qui séjournent dans l'aile voisine. Le but de l'hôtel est de "mélanger les résidents avec les touristes au lieu de les isoler", relève son directeur.

- Tourisme médical -

Dans un pays qui forme de nombreux médecins aux compétences reconnues à l'international, le tourisme médical est en plein essor.

Et cette initiative s'inscrit dans la stratégie tunisienne de diversification de son offre touristique, et la volonté de reconvertir des unités hôtelières en difficulté après des problèmes de gestion et une série de crises, de la chute de la dictature en 2011 aux attentats jihadistes de 2015.

Ce qui séduit dans ce concept de maison de retraite? Un climat clément, un cadre verdoyant, des soignants en nombre et disponibles et un prix très raisonnable: en moyenne 1.500 euros par mois.

"On est venus ici tout d'abord pour des raisons pécuniaires", reconnaît Michel, un Périgourdin de 83 ans, estimant le service "trois fois moins cher" qu'en France.

Odette Prévot s'est installée au Resort Medical en janvier après avoir quitté un Ehpad en région parisienne, où les employés "étaient gentils, compétents mais ne pouvaient pas perdre un quart d'heure pour discuter avec maman", selon sa fille Geneviève, qui habite en Savoie (est).

"Elle ne se sentait pas bien", résume-t-elle.

Le "point noir" désormais, reconnaît Geneviève Prévot, c'est de "ne plus pouvoir venir tous les deux-trois mois", en raison de l'interruption des liaisons aériennes depuis mars.

"De toute façon, en France, elle (...) se serait retrouvée confinée dans sa chambre de 9m2. Je suis sûre qu'elle se serait laissée couler", estime-t-elle. "Là au moins, elle peut sortir de sa chambre (...), ou aller sur sa petite terrasse où elle voit le soleil".

- Enjeu démographique -

Pour pallier le manque de visites et rassurer les familles, le personnel a multiplié les appels vidéo et les échanges de photos.

Alors que le nouveau coronavirus a fait des ravages dans certains établissements pour personnes âgées en Europe, aucun cas n'a été enregistré dans les 32 maisons de retraite en Tunisie, pays où 48 personnes sont à ce jour décédées du Covid-19, selon des chiffres officiels.

La bonne gestion sanitaire de la crise pourrait être un argument de plus pour ce tourisme, prometteur au vu l'enjeu démographique: l'Institut français de statistiques Insee prévoit que plus de quatre millions de personnes âgées françaises seront dépendantes en 2050, contre 2,5 millions en 2015.

"Parmi les dossiers qui seront examinés prochainement par le gouvernement, il y a la promotion des investissements dans ce secteur, dans les zones touristiques et ailleurs," indique à l'AFP Asma Shiri Laabidi, la ministre tunisienne des Seniors.

Quant au Dr de Lestang, il  va ouvrir un deuxième établissement à Sousse, station balnéaire de l'est tunisien, et envisage un projet similaire au Maroc. 



 

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Slate.fr

En Tunisie, un Ehpad à la pointe du tourisme médical

Matthias Raynal — 21 septembre 2019 à 11h00 — mis à jour le 26 septembre 2019 à 16h55

Alors que les scandales se succèdent en France, un établissement tunisien propose un concept hybride, entre hôtel et maison de retraite.

À Gammarth (Tunisie)

Un chemin de terre, recouvert d'une fine couche de sable. Tout au bout il y a les dunes, et puis enfin la mer. La Méditerranée. Ici, à quelques dizaines de kilomètres du centre de Tunis, c'est le royaume des hôtels et des formules all inclusive que le pays déploie tout au long de sa côte. Sur cette publicité d'agence de voyages grandeur nature, entre ciel bleu et palmiers, le Resort Medical ressemble à ses voisins. Des petits bâtiments d'un étage, dispersés sur un hectare et demi, entourés de verdure. Pommiers, pêchers, grenadiers, bougainvilliers débordant de couleurs. Sur le sentier en ciment qui permet de circuler entre les blocs, une jeune femme en blouse blanche frappe à la porte de l'une des chambres: «Bonjour Monsieur Belhassen, comment ça va aujourd'hui?» Les pensionnaires du Resort Medical vivent ici à l'année. Certains sont même là depuis l'ouverture, en 2009.

Le Resort Medical est une maison de retraite, l'équivalent d'un Ehpad en France. Le terme inspire la crainte, après une succession de scandales de maltraitance. En 2019, selon le baromètre du ministère des Affaires sociales sur la dépendance et l'autonomie des personnes âgées, de plus en plus de Français·es rejettent la perspective d'un placement. Pour 65%, cette option n'est pas envisageable, soit 10 points de gagnés entre 2000 et 2017.

 

Une formule abordable

Le Resort Medical pourrait réconcilier les Français·es avec les Ehpad. Il refuse d'assumer seul la paternité du concept. Par fausse modestie, le médecin Jean-Pierre Delestang, son propriétaire, affirme dans un sourire: «Je ne suis pas le premier à avoir pensé à cette idée, mais je suis le premier à l'avoir réalisée.» C'est le genre de directeur qui connaît le nom de chacun·e de ses pensionnaires et leur histoire sur le bout des doigts. Des parcours difficiles, marqués par une perte d'autonomie, lente ou brutale. AVC, Alzheimer, maladie de Parkinson, démence, voilà certaines des pathologies très lourdes qui ont bouleversé la vie des trente-cinq client·es de cet hôtel-maison de retraite.

Allongé sur son lit, dans une semi-pénombre, sous l'air frais de la climatisation, Monsieur Belhassen est le seul vrai vacancier ici. À 80 ans, cet ancien de la guerre d'Algérie est venu tester la formule pour un mois. Sa chambre a une double vue, sur le jardin central et sur un grand jardin privatif. «Ça me plaît, assure-t-il, je suis en train de réfléchir à m'installer ici, parce que ça commence un peu à dérailler...» C'est un petit monsieur très doux, au sourire facile, mais dont les souvenirs sont parfois encombrants. Il divague, raconte la guerre, son arrivée en France dans les années 1960, son travail à l'usine Renault de Flins. Cet ex-ouvrier a pour voisin de chambre un fonctionnaire de l'ONU à la retraite, un autre pensionnaire fut autrefois éditeur à Paris. Jean-Pierre Delestang explique cette variété de profils par les tarifs très abordables qu'il pratique.

On réaménage entièrement toutes les chambres de l'hôtel, indique le propriétaire des lieux. C'est aux normes françaises, avec le confort français, avec un prix qui est divisé par trois. Ce qu'on a là, ça coûterait 4.500 euros en France. [...] Une maison [de retraite] avec des jardins privatifs, en bord de mer, vous allez chercher longtemps et à moins de 1.500 euros vous n'en trouverez pas!»

Selon le portail national d'information pour l'autonomie des personnes âgées, le prix mensuel médian pour un hébergement dans une chambre seule en EHPAD était de 1.949 euros en 2016. Mais les écarts de prix sont importants entre les différents types d'établissements. Il y en a trois, du moins cher au plus coûteux: public, privé à but non lucratif ou privé commercial. Mais vivre à l'étranger a ses inconvénients. Les pensionnaires doivent faire une croix sur les aides publiques.

 

L'encadrement

Dans la salle de rééducation, Jean-Claude, 70 ans, est en pleine séance d'exercices avec son kinésithérapeute, Sami. Il vient d'arriver au Resort Medical. Il a laissé derrière lui la région parisienne où il a vécu quarante ans et l'Ehpad où il a été victime de négligences. Jean-Claude est allongé, jambes légèrement pliées. Une position dans laquelle il est figé depuis plusieurs mois. Après avoir «échappé de peu à la mort», avoir réchappé d'un AVC qui a causé chez lui une paralysie partielle, il a été placé dans un Ehpad de Boulogne-Billancourt. Là-bas, il est resté alité la majorité du temps. Rééducation insuffisante, escarres, chirurgie. Pourtant, il n'en veut pas au personnel. «Les pauvres, ils travaillent mal parce qu'ils sont débordés, dit-il le souffle court. Il y a une aide-soignante quand il en faudrait trois. Ça va pas. En France, la clé du problème, c'est l'argent. Tout le monde est obnubilé par l'argent, résultat: on travaille mal.»

Un infirmier pour dix patient·es, une aide-soignante pour deux à trois, voilà les chiffres qu'affiche Jean-Pierre Delestang, pour un taux d'encadrement finalement près de deux fois supérieur à la moyenne française. Mais le nerf de la guerre reste l'argent: avec un salaire moyen d'un peu plus de 200 euros, le coût de la main-d'œuvre tunisienne est imbattable.

«On croit beaucoup en cette philosophie-là qui est de ne pas les doper pour les mettre devant la télé.»
Jean-Pierre Delestang, médecin et propriétaire du Resort Medical

Ici, Jean-Claude a deux séances de kinésithérapie par jour, quand il en avait deux par semaine en France. «C'est sûr qu'il ne va pas courir le marathon dans les quinze jours qui viennent, plaisante gentiment le docteur Delestang, mais si dans un an il peut remarcher ce sera une grande victoire. Quand il est arrivé, il était grabataire comme un homme de 90 ans.» Et de décortiquer tout un système où l'on «shoote les mamies et les papis» pour avoir la paix. «On lui donnait de la morphine. Comme ça il ne cassait pas les pieds aux gens, il ne criait pas, et dans [l'Ehpad] tout le monde était tranquille.» Jean-Claude se confie: «J'en étais à un stade, où en France, je demandais de la morphine. Parce que, il faut le reconnaître, ça fait un bien fou. J'ai eu peur de finir au vendeur à Barbes, à acheter de la morphine.»

Au Resort Medical, les personnes âgées qui en sont encore capables peuvent déambuler librement entre les bâtiments. Le directeur appelle cet espace la «zone sécurisée».

«Ici, on accepte des patients qui ont des maladies neuro-dégénératives, parfois à un stade un peu avancé et qui sont agités. On a au moins trois ou quatre personnes qui auraient été placées en France dans des quartiers de vie protégée, ce que j'appelle moi des QHS, comme les quartiers de haute sécurité en prison. Imaginez, entre six et dix petites chambres autour d'un jardin qui fait 40 mètres carrés, pas plus, et elles ne peuvent pas en sortir. Ici, le quartier sécurisé c'est tout l'ensemble de notre établissement sur un hectare. Tout est sécurisé parce qu'on a du personnel partout. On laisse le temps [aux patients] de s'adapter, en leur donnant le moins de médicaments possible. On croit beaucoup en cette philosophie-là qui est de ne pas les doper pour les mettre devant la télé. Ils baissent la tête, ils bavent toute la journée, ça c'est pas notre politique», assène le médecin généraliste de formation.

Tourisme médical

Il faut traverser une petite cour pour se rendre au réfectoire. Il est midi. Alors que les infirmières font manger les résident·es, quelques tables plus loin, une famille déjeune. Car une partie seulement de l'hôtel a été transformée en Ehpad, le reste du site continue de recevoir des vacanciers. Les deux mondes se croisent au restaurant, souvent, sans s'en rendre compte. Une Tunisienne est venue avec sa sœur et ses neveux. «C'est vrai, il y a une maison de retraite ici, mais depuis quand? Ça ne ne se remarque pas.» Car l'Ehpad trois étoiles est à mi-chemin entre l'hôtel et la maison de retraite médicalisée à proprement parler. C'est la particularité de ce concept que l'on rattache volontiers au puissant secteur du tourisme tunisien plutôt qu'à celui de la santé.

Après les attentats de 2015 et des années difficiles, l'activité commence à reprendre, et en 2018 elle a représenté près de 14% du PIB du pays. Les Ehpad sous le soleil sont une branche du tourisme médical, déjà bien développé en Tunisie. Cela fait des décennies que les Européen·nes viennent pour se soigner à moindre coût. Jean-Pierre Delestang a été le premier à miser sur les maisons de retraite et il n'a pas vraiment eu de chance. Il est arrivé juste avant la révolution. Il a vécu, aux premières loges, le basculement de l'histoire. Les crises politiques. Les attaques terroristes. Son concept a survécu à ce baptême du feu.

Aujourd'hui, ils ne sont que deux à proposer ces chambres d'hôtel adaptées à l'accueil des séniors européens. Le marché reste ultra-confidentiel. Il y a le Resort Medical et l'entreprise Carthagea, dont le patron Alexandre Canabal, français lui aussi, affiche des ambitions démesurées: d'ici les vingt prochaines années, la Tunisie pourrait accueillir selon lui 10.000 résident·es et le secteur créer 15.000 emplois. Alléchant, dans cette Tunisie post-révolution qui souffre du chômage de masse.

Un secteur qui intéresse en tout cas le ministre tunisien du Tourisme, René Trabelsi. Il voudrait profiter de cette niche pour booster le secteur et remplir les hôtels à l'année, quand la plupart restent désespérément vides lors de la basse saison. Encore faut-il ne pas aller trop vite, au risque de ne pas offrir le bon service et de nuire à l'image du pays. C'est la crainte de Jean-Pierre Delestang qui, lui, a préféré «prendre [son] temps». Il lorgne désormais le marché turc. «En Tunisie, tout y est sauf l'organisation. [...] La Turquie, c'est le pays roi du tourisme médical. Ils ont cinquante ans d'avance. J'ai l'idée de créer aussi un centre là-bas.»

Un chiffre aiguise les appétits: en 2050, la France pourrait compter 4 millions de personnes âgées en perte d'autonomie. En 2015, elles étaient 2,5 millions, selon les données de l'Insee. La demande de places en Ehpad explose et les listes d'attente s'allongent.